Aller au contenu principal

Intelligence artificielle : « Il y a un risque de mettre en place des solutions fonctionnelles - au détriment du travail bien fait. » - Interview de Yann Ferguson

Intelligence artificielle : « Il y a un risque de mettre en place des solutions fonctionnelles - au détriment du travail bien fait. » - Interview de Yann Ferguson

Autonomie au travail, relations de travail, management... Qu’est-ce qui change déjà au travail avec l’intelligence artificielle et qu’est-ce qui va changer demain ?  Yann Ferguson, directeur scientifique du LarboIa de l’Inria, décrypte quelques évolutions en cours.

 

Anact : Comment voyez-vous les impacts de l’intelligence artificielle (IA) dans le monde du travail d’ici 10 à 15 ans ? 

 

Aujourd'hui, on a des systèmes d'intelligence artificielle qui ne comprennent pas les textes ou les requêtes qu'on leur adresse, ce qui peut amener à certaines hallucinations et à un défaut important de bon sens. L’IA est encore incapable de traiter des tâches de planification avec des objectifs, des sous-objectifs et des priorisations. D’ici 10-15 ans, ce qui est espéré, c’est que l’IA s’appuie sur les objectifs et comprenne ce qu’elle traite, sans être dépendantes des travailleurs « invisibles » de l’intelligence artificielle – ces petites mains qui valident, surveillent et gèrent encore de nombreuses taches. Dotés d’une capacité de compréhension, les systèmes d’IA pourraient planifier des tâches et les articuler en fonction d'une compréhension du monde, par exemple : planifier un déplacement professionnel en gérant les contraintes de lieux, les jonctions entre les transports, etc. 

 

Quel avenir pour notre autonomie au travail, si l’IA raisonne à notre place ? 

 

L’intégration de l’IA peut répondre à des motivations variées : gagner en productivité, en compétitivité, réduire la pénibilité ou la répétitivité. Elle peut aussi être intégrée à un projet managérial visant, précisément, à réduire l’autonomie au travail – afin que la performance de l’entreprise repose plus sur le capital et moins sur le travail, par exemple. 
Mais la réduction de l’autonomie au travail peut aussi s’expliquer par des mécanismes de passivité – une sorte de « servitude volontaire » par laquelle, petit à petit, l’utilisateur s'efface devant l'outil. Une solution professionnelle proposée par l’IA, de qualité moyenne ou médiocre, peut ainsi être retenue parce qu’on n’a pas la volonté ou la possibilité de faire mieux. Il y a alors un risque de mettre en place des solutions dégradées, qui sont certes fonctionnelles mais s’exercent au détriment du travail bien fait avec des formes de dépendance envers l’outil. 
Ces risques de réduction de l’autonomie au travail et de dépendance à un système technique ne sont cependant pas nouveaux : ils s’expriment à chaque fois qu’une nouvelle technologie se déploie et peuvent s’accompagner du développement de nouveaux champs d’autonomie. Ce qu’il s’agit de voir dans les années qui viennent, c’est s’il existe des effets spécifiques à l’IA. 

 

ANACT : Quid des relations de travail ? 

 

Le fait que les gens commencent à privilégier les échanges avec des chatbots répond à une dynamique plus large : une volonté de ne pas se voir imposer des formes de sociabilité, une diminution progressive de l'envie de communiquer directement avec les autres. On peut le regretter mais il est essentiel de reconnaître cette évolution. 
Dans ce contexte, les technologies de l'information permettent d’être davantage maître de l’espace-temps dans lequel nous interagissons : on peut communiquer en l'absence d’un collègue, éviter les relations en face-à-face de façon synchrone, etc. Alimentée par la technologie, une confusion progressive peut alors s’instaurer entre la communication fonctionnelle - qui vise l’efficacité - et la communication normative - qui vise l'intercompréhension mutuelle. Un mail, ça peut être efficace, mais cela permet difficilement de se comprendre.
Là où, avant, face à un problème, nous allions solliciter un collègue, les futurs assistants de type IA générative vont par ailleurs, nous permettre de trouver une solution, sans interaction humaine. Les liens de connaissance entre les collègues risquent d’être interrompus parce qu'on interagira de préférence avec le « bot ». Cela sera sans doute efficace, à court-terme, pour trouver la solution à notre problème mais pourra nuire au relationnel. Et donc au partage de connaissances.

 

Anact :  Comment éviter ces dégradations potentielles ? 

 

Si on ne veut pas perdre les avantages du collectif de travail traditionnel, il ne faut pas laisser les usages de l’IA - jusqu’à maintenant plutôt clandestins et « bricolés » - se répandre au travail sans retour d’expériences collectifs. Il s’agit d’identifier ensemble la valeur que l’IA peut apporter et les points de vigilance. 
Il est, par ailleurs, primordial de maintenir des interactions de qualité au sein du collectif de travail, de favoriser des échanges inspirants et enrichissants. S’il s’agit de faire une réunion, de temps en temps juste pour se voir, ça n’a pas de sens. Si la réunion d’équipe est longue, sans ordre du jour et se traduit par un monologue du manageur, chacun va demain privilégier la relation avec le bot. Il faut créer des événements qui permettent de prendre conscience que ce qui se vit dans le collectif de travail, en co-présence, est irremplaçable et contribue à la performance - ce qui ne va plus de soi puisqu’on peut être efficace dans son travail, sans voir les autres.

 

Anact : Faut-il manager différemment avec l’IA ? 

 

Quand on introduit un système d’IA, vient un moment où on parle du travail et où se dévoile la très grande richesse de ce que les travailleurs font - ainsi que des imbrications des tâches à forte valeur ou à faible valeur ajoutée. Cette phase montre l’importance de parler du travail, de ce que l’on fait, du sens qu’on donne à son activité... 
Ce qui créé du bien-être au travail, ça reste le travail. Les manageurs aux temps de l’IA doivent s’y intéresser, y compris à ce que l’intelligence artificielle fait au travail. Ils doivent s’assurer que l’activité transformée par l’IA continue à faire sens, à stimuler ceux qui la réalisent, à développer les talents, à obtenir un impact... L’IA, peut aussi, à certaines conditions renforcer le pouvoir d’agir. 
 

Consulter le programme de la semaine QVCT